Traduction

DE L’ESCALADE SUR PAROI CALCAIRE

 

Escalade est un mot occitan.

Il veut dire monter à l’échelle. L’escaladeur monte à l’échelle de pierre.

Il est celui qui transforme le rocher en échelle.

Tu crois voir une paroi nue et lisse, un rocher surplombant :

le grimpeur est celui qui transforme en échelle la paroi nue et le rocher surplombant.

À Saint-Guilhem le Désert, dans la reculée du Verdus, la Bissonne est faite de fin calcaire bathonien (Jurassique moyen) à pâte siliceuse sédimentée en petits banc centimétriques à délits marneux et comportant chailles et entroques.

C’est sur cette matière que courent les grandes voies de cent quatre-vingt mètres du Pilier de Gauche, de l’Empire des Sens et de la Carmina Burana.

Sur le versant sud du pic de Vissou, on grimpe sur du calcaire très ancien, de l’ère primaire.

On y trouve une discordance angulaire transgressive entre deux couches de calcaire amygdalin, l’une rouge et l’autre blanche, discordance expliquant le dévers scabreux qu’il faut passer dans un pas de 6c.

Ce pas délicat de quelques décimètres fait en quelques secondes remonter le grimpeur d’une durée de soixante millions d’années, du Carbonifère au Dévonien.

Le massif calcaire jurassique du Taurac est un horst, un compartiment qui s’est soulevé au Tortonien par un jeu de failles, le faisceau de la faille des Cévennes, au-dessus des dépressions qui l’encadrent (ou graben), à savoir le synclinal crétacé de Ganges et le fossé oligocène de Montoulieu – Saint-Bauzille.

La poussée orogénique pyrénéo-provençale a plissé les assises plus plastiques des trois premiers sous-étages stratigraphiques du Malm (Jurassique supérieur) : l’Oxfordien (marnes bleues à Ammonites pyriteuses), l’Argovien (marnes jaunes, alternance de bancs marno-calcaires et de bancs de craie riches en chailles, calcaires récifaux abondant en fossiles silicifiés) et le Raucarien (calcaires récifaux jaunâtres riches en Polypiers et en Solénopores, calcaires oolithiques, calcaires à grosses oncolithes).

La même poussée a déversé et cassé les couches supérieures plus massives du Kimméridgien et du Tithonien.

Au Mio-Plio-Quaternaire, la vallée de l’Hérault l’a entaillé en une étroite gorge ou « cluse ».

Cette incision permet de voir les faciès de plate-forme externe du Kimméridgien inférieur et supérieur.

Pendant l’anthropocène, ce faciès fut le terrain de jeu de l’espèce Homo sapiens sapiens, dont certains individus venaient y pratiquer un exercice de caractère ludique appelé escalade.

Un jour l’humanité ne sera plus qu’une strate centimétrique fossilisée entre deux étages de mollusques marins, une espèce éteinte aisément identifiable par la formidable ampleur de ses nuisances.

On ne retrouvera plus rien des organismes humains qui auront fréquenté la coupe statigraphique du Taurac. Au mieux quelques traces rouges marquant la présence d’oxyde de fer signaleront-elles l’existence d’anciens artefacts appelés pitons, broches, goujons.

Taurac est le nom d’une sirène

qui s’allonge couchée en forme de colline.

Si le granit est fils du feu

avec sa croûte grenue de pain cuit,

fils de l’eau est le calcaire, étrenne

de la mer profonde et fruit de sa nuit,

d’où son feuilletage qui rappelle,

feuillet gris feuillet blanc, de la chair pâle de poisson.

Lorsque je grimpe sous le soleil, ce n’est pas moi qui m’élève, mais la montagne qui glisse dans mon œsophage.

Une montagne, ça se mange.

Toutes n’ont pas le même goût.

Le granit, fils du feu, se rompt par lignes droites et angles nets, dièdres et cassures.

L’eau créa le calcaire, il s’use et se creuse en gouttes d’eau, en courbes chantournées, dans les sculptures des lapiaz, comme les feuilles d’acanthe d’un chapiteau corinthien.

Résultat d’une décantation, concrétisé pendant des durées géologiques à des profondeurs plus ou moins abyssales par de lentes allées et venues de l’eau, chargé d’ombre, de reptiles, de mollusques et de coquillages.

On lui trouve la formation stratifiée, la couleur et le goût d’une chair de poisson, surtout lorsqu’il est persillé de quelques touffes de thym et de romarin sauvages. On croit grimper dans la cuisine des dieux !

Le calcaire est une archive.

Il est la mémoire pétrifiée de la vie aquatique dont il est formé.

Ses strates sont le millefeuille d’un livre d’histoire.

Il raconte la chronique de cinquante millions d’années. Le grimpeur qui s’élève suit le fil du temps pour arriver jusqu’à nous au sommet.

L’escalade sur paroi calcaire est un parcours mémoriel.

Le Taurac est un livrre ouvert, face contre terre,

un millefeuille de calcaire,

chaque page une strate de sédiments,

un millimètre pour un millénaire

de vie aquatique et de poussière de temps

dont il s’est fait le patient secrétaire,

accumulant les secrètes concrétions

et consignant les sécrétions concrètes.

Dire les parfums du calcaire.

L’odeur de la roche brute chauffée par le soleil, la roche carbonatée carbonisée par la chaleur, brûlante au toucher comme une croûte sortie du four.

L’odeur de cuir mouillé et d’eau stagnante de la roche après la pluie.

L’odeur de buis, cette odeur aqueuse qui sort de la falaise ou qui monte de la rivière en contrebas.

L’odeur citronnée des touffes de thym dont la chaleur exprime les essences.

Chaque fois que j’en trouve une touffe, dans une fente de rocher ou sur la vire de relais, j’en froisse les feuilles entre mes doigts (les fleurs si c’est en mai, qui est le mois des fleurs de thym), et cette odeur je l’emporte avec moi en grimpant, je n’ai qu’a suivre l’odeur de mes doigts juste au-dessus de mon nez pour m’élever et atteindre la cime.

L’odeur d’agrume de la rue, Ruta chalapensis, odeur d’urine et d’écorce d’orange, fétide et attirante comme celle d’une femme vénéneuse.

Et toutes les odeurs de la flore pariétaire, du moindre brin d’herbe aux arbres les plus puissants, toutes les plantes, nées d’une graine germée dans une fissure minuscule et qui décident de vivre là le restant de leur vie, à cinquante, à cent mètres du sol,

comme les moines stylites des premiers temps du christianisme qui passaient leur vie près de Dieu au sommet d’une colonne,

les chênes verts, les pins et les figuiers qui s’enracinent dans la paroi et nous prêtent un tronc sûr pour faire le relai, comme des amis secourables qu’on ne rencontre qu’une fois, ermites insensibles au vertige,

entourés d’un tapis d’herbe de Notre-Dame, de folle avoine ou de grande amourette.

Et puis l’odeur du migou, celle des crottes de brebis qui parfument le causse, cette odeur jurassique et comestible, consubstantielle à la pierre calcaire qu’elle transforme en fromage sec.

Le nageur glisse tout entier dans l’eau et n’en sort la tête qu’une fraction de seconde pour aspirer sous forme d’air la part de ciel nécessaire à sa survie.

Ainsi le grimpeur se donne au vide et ne tient plus à la terre que par quelques points minuscules placés sous ses doigts et sous ses orteils.

Même s’il est puissant et rapide, le grimpeur ne recherche ni la force ni la vitesse, pas plus que le pianiste qui joue une œuvre de Chopin.

Il exécute une partition écrite dans la pierre, qui lui impose son tempo.

Justesse et précision, souplesse et élégance prennent le temps qu’elles prennent.

Une voie d’escalade est une parenthèse dans l’espace et le temps, quelques heures dans le vide, entre terre et ciel, comme un air de musique dont la durée est éphémère et éternelle.

De la durée à l’état pur.

Un trait de pinceau qu’on tire au ralenti sur la muraille du temps, lente chorégraphie en reptation verticale, lente calligraphie sitôt effacée que tracée.

Le grimpeur ne recherche pas la vitesse, mais le rythme juste.

Chaque pas est une équation complexe que résout le corps du grimpeur.

Des inconnues et des vecteurs, des variables et des translations.

Je suis sur la falaise comme devant un tableau noir.

Le grimpeur grimpe en aveugle, il déchiffre les prises comme les lettres de l’alphabet Braille, ses doigts seuls le renseignent.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la pierre.

Elle nous porte et nous offre sa peau et nous frottons notre peau contre la sienne.

Elle nous offre sa solidité et nous nous accrochons à elle comme le fruit à la branche, comme l’oiseau au nid.

Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, particulièrement messire frère soleil par qui tu nous donnes le jour et la lumière et la chaleur.

Loué sois-tu, mon Seigneur, par toutes tes créatures, vivantes et mortes.

Loué sois-tu pour ma sœur l’ammonite.

Moi qui suis en train de chercher une prise pour ma main droite, je la vois devant moi, spirale inutile et rayonnante, être unique qui fut habité d’une goutte de conscience et qui se promenait dans la mer jurassique appelée Thétis, il y a cent cinquante millions d’années.

Ma sœur l’ammonite, enfermée dans ta gangue de silice, je suis plus prêt de toi qu’on ne pense.

Tu as fait ton temps de vie, je ferai le mien, nous serons tous les deux oubliés comme si nous n’avions jamais existé, mais je t’aurai fait le présent d’un moment de ma conscience et je te garderai dans mon souvenir.

Tu as plus de chance que moi, sœur ammonite.

Je ne laisserai même pas un fossile pour qu’une créature intelligente se souvienne de moi et me tire un instant du néant dans cent cinquante millions d’années.

Adieu, ammonite ma sœur.

Je dois trouver ma prise pour sortir de ce pas, mais ta mémoire reste marquée en moi cent cinquante millions d’années après ta mort.

Les années passent ; je m’enfonce dans ma vase

faite de poussière de langage concassé

et de débris de jours effilochés en bourre,

en espérant qu’au fond de cet abîme,

comme dans une strate où sommeille une ammonite,

se pétrifie un fragment plus durable de moi,

un poème devenu incompréhensible

qui parle en vain à l’oubli et au sable.

L’espace se possède par le regard.

Le grimpeur sur sa falaise du Taurac, de l’Hortus, de Claret, de Montmel, quand il détourne son regard du rocher vers la plaine, est le maître de la garrigue, comme le martinet, l’alouette ou la buse.

Si pauvre que soit le grimpeur, si pauvre que soit le désert qui l’entoure, il est plus riche que le plus gros propriétaire, il est riche de l’immense pays qui se déroule autour de lui.

Soit charnelle passion pour un âpre

terroir de pierraille et de buissons,

soit pour sentir se dilater mon être

à l’espace sans borne d’un désert,

soit, pour moi qui ne possède rien, manie de maître

qui jauge son avoir au seuil du mas,

j’ai la garrigue au cœur comme une épine

plantée de paliure : chance ou malchance ?

Le grimpeur ressent doublement sa fragilité devant la pierre et la plante.

La pierre qu’il caresse est plus dure que ses os et l’égratigne parfois.

Le thym qu’il froisse entre ses doigts s’entête dans son être et se régénère d’une année sur l’autre.

Entre le minéral et le végétal, le grimpeur se sent deux fois vulnérable et mortel.

Comme la garrigue me verse son poison

(fascination d’un temps figé qui n’est qu’illusion

d’éternité palpitant par saison),

vieilli devant son trompeur étalage,

je perds, mortel, ma vie et ma raison

à contempler dans les lavandes la cabane de pierre :

le roc qui s’use moins vite que mes os

et la fleur dont le corps renaît quand elle meurt.

Un jour l’humanité ne sera plus qu’une strate centimétrique fossilisée entre deux étages de mollusques marins, une espèce éteinte aisément identifiable par la formidable ampleur de ses nuisances.

Ce que je suis et tout ce qui m’entoure, un jour tout cela devra disparaître.

Dans toute corniche, dans toute falaise, se cache un coin

de mousse où se tapir contre le tronc

rude d’un chêne vert, le cul posé sur les cailloux,

où regarder une barre rocheuse qui t’éblouit,

renifler l’odeur d’un cade ou d’un redoul

et se dire en sentant les coups de faux

du vent, une brise qui te fouette,

qu’un jour tout cela devra disparaître.

Reste la musique des mots occitans pour dire la pierre et la falaise.…